Couloirs du futur? Les éleveurs mauritaniens traversent la sécheresse

  • Par Zoé Tabary et Valeria Cardi
  • 30/05/2018

Des éleveurs et leurs animaux s'arrêtent à un point d'au dans la région du Trarza en Mauritanie, le 1er avril 2018. Thomson Reuters Foundation/Zoe Tabary

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R'KIZ, Mauritanie - Fatigue chronique, perte de poids et tristesse lancinante... Mohammed Elmouved n’a pas besoin d’un médecin pour diagnostiquer ses symptômes.

"Ce sont mes bêtes," dit ce propriétaire de bétail, dans un camp poussiéreux d’éleveurs à R'Kiz, à la lisière du désert mauritanien.

"Elles n’ont rien mangé, ni bu depuis des jours alors les plus faibles meurent... ce qu’elles ressentent, je le ressens." 

Les chèvres amaigries chancellent sur leurs pattes à côté d’un abreuvoir à moitié rempli d’eau, tandis que des rivales plus petites poussent vers l’avant pour boire à leur tour. 

Avec ces chèvres, vaches et chameaux, Elmouved parcourt des langues de terre arides dans le sud de la Mauritanie pour atteindre le Sénégal, à 40 km sur le côte ouest de l’Afrique, où il envisage de vendre une partie de son troupeau pour acheter du fourrage pour ses animaux les plus vaillants. 

"Il n’y a ni arbres, ni pâturages mais je pense que j’aurai plus de chance de l’autre côté du fleuve Sénégal," dit l’éleveur, âgé d’une cinquantaine d’années, drapé d’une longue robe chatoyante dorée et bleue. 

Depuis des siècles, les éleveurs nomades en Mauritanie et à travers le Sahel, vaste région sèche au nord-ouest de l’Afrique, se sont déplacés sur des kilomètres chaque année afin de trouver des pâturages pour leurs troupeaux.

Mais une sécheresse qui va en s’aggravant réduit les zones traditionnelles de pâturages, forçant les bergers pastoraux de Mauritanie -- un pays déjà au trois-quarts désertique ou semi-désertique -- à parcourir des distances encore plus longues vers le Mali et le Sénégal voisins afin de trouver du fourrage et de l’eau.

Cela entraîne des conflits avec les agriculteurs au long du parcours -- les troupeaux endommageant les récoltes et les voleurs de bétail s’en prenant à leurs bêtes -- et menace une façon ancestrale de vivre tandis que l’augmentation de la pauvreté force de plus en plus d’éleveurs à vendre et à s’installer en ville.  

Toutefois, un projet innovant est en cours afin de protéger le secteur de l’élevage qui représente 13% de l’économie du pays et fournit des revenus à 75% de la population, selon les données des Nations Unies.

Une équipe d’ONG, de chercheurs et d’autorités locales mettent en place des couloirs pastoraux pour s’assurer que les éleveurs puissent traverser les frontières du Sahel en sécurité avec leurs troupeaux.

La réussite de tels couloirs tient dans le fait de persuader ceux qui vivent le long du parcours que les éleveurs peuvent apporter plus de bénéfices que de menaces.  

"Si un pasteur ne bouge pas, il meurt," dit El Hacen Ould Taleb, à la tête du  Groupement National des Associations Pastorales (GNAP), une ONG mauritanienne qui travaille avec  éleveurs pastoraux. 

"Ses animaux vont tomber malades ou bien mourir du fait de l’absence de nourriture et d’eau, et il ne pourra plus nourrir sa famille," explique-t’-il à la Fondation Thomson Reuters, de son bureau à Nouakchott, la capitale de la Mauritanie.
   
PASSAGE SUR

Mais trouver les précieux pâturages est compliqué quand vous "n’avez aucune idée de par où commencer" ou lorsque les maires vous refusent la traversée de leurs villages, dit Ould Taleb.

Son organisation cartographie les routes stratégiques le long de la frontière au sud avec le Sénégal, en se basant sur la localisation des points d’eau, des zones de pâturages et des marchés où les éleveurs pastoraux peuvent vendre leurs animaux et produits.

Elle tente ensuite d’obtenir des routes sûres auprès des autorités locales pour accorder le droit de passage aux pasteurs et à leurs troupeaux. 

L’initiative, dirigée par l’ONG française Acting for Life, fait partie du Programme pour la Construction de la Résilience et l’Adaptation aux Extrêmes climatiques et aux catastrophes (BRACED), financé par le ministère britannique pour le Développement international (DFID).

"Le pastoralisme représente plus de 10% du PIB du pays," dit Kane Aliou Hamadi, un coordinateur de projet pour le GNAP qui gère le programme BRACED en Mauritanie.

"Aider les éleveurs pastoraux à avoir ce dont ils ont besoin n’est pas seulement la bonne chose à faire, c’est habile."

L’éleveur Ahmed Haibala dit que savoir où trouver les ressources est essentiel, lui qui a passé trois mois à écumer la région du Gorgol au sud de la Mauritanie, en quête d’eau pour ses chèvres et ses ânes malades.

Sa tente de 10 m2 est aussi organisée qu’elle est pleine d’activité, avec des théières en métal qui pendent d’un chaudron noir, des sacs de sucre et de riz empilés, des nattes de pailles enroulées dans un coin.

"C’est afin que je puisse remballer et partir facilement," dit Haibala, qui a passé sa vie à élever des animaux.

Chaque matin, il part sur une charrette de location tirée par un âne à la recherche de  points d’eau – et quand la chance lui sourit, il rapporte plusieurs recipients remplis d’eau au campement.

"Mes 70 animaux sont trop faibles pour se déplacer donc je ne peux ni rentrer chez moi (dans la région voisine de Brakna) ou voyager au Sénégal. Je suis coincé," dit-il mâchonnant lentement un peu de tabac.

A quelques mètres, en dehors de sa tente, on peut voir une carcasse de veau à moitié enfouie dans le sable. 

L’élevage de bétail est une ancienne activité dans le Sahel ouest-africain mais les éleveurs sont devenus de plus en plus vulnérables car le changement climatique perturbe les régimes de pluie dans la région. 

Des chutes de pluie imprévisibles menacent la migration traditionnelle de plusieurs mois vers le Mali et le Sénégal - appelée transhumance -- qui représente leur principale source de revenu, disent les spécialistes.

"La transhumance permet aux pasteurs de faire d’une pierre trois coups: trouver des pâturages et de l’eau, vendre leurs animaux au marché et acheter les produits dont ils ont besoin  comme des céréales et du bois," explique Ould Taleb.

Mais les sécheresses durent maintenant si longtemps qu’elles obligent certains pasteurs à abandonner complètement leur mode de vie, dit-il.  

"Beaucoup (de pasteurs) ont dû abandonner ou vendre leurs bêtes cette année et s’installer dans des bidonvilles près de Nouakchott, et prendre des boulots comme vendeurs ambulants sur le bord des routes," dit le patron de l’association pastorale.

Abandonner son troupeau est la pire chose qui puisse arriver à un pasteur, dit Hamadi. Le bétail est si important pour les éleveurs que la vie de la communauté tourne autour de leurs animaux. 

"Les mariages, par exemple, ne sont célébrés que pendant la saison des pluies, quand les animaux sont sains et bien nourris," explique-t-il. 

"Si la météo continue comme ça, l’activité pastorale va disparaître." 

LUTTE POUR LES RESSOURCES

Une des conséquences particulièrement inquiétantes de l’aggravation de la sécheresse est l’augmentation des conflits entre éleveurs et agriculteurs sur de l’eau et de la nourriture en diminutions, d’après les personnes locales.

Plus la sécheresse est longue, plus il y a de conflit, dit Abdellahy Alwa Abdullah, un représentant du village de R'Kiz.

"Tout le monde est en quête des mêmes choses -- des pâturages et de l’eau," explique-t-il à l’occasion d’un déjeuner, tandis qu’il forme une boule avec une poignée de riz et un peu d’agneau qu’il porte ensuite à sa bouche.

"Et le tracé (à partir de R'Kiz) jusqu’au fleuve Sénégal est parsemé de rizières, donc il est difficile pour les troupeaux d’éviter de patauger dedans."

Quand cela arrive, "les agriculteurs et les éleveurs souvent se battent, avec des couteaux, des haches, à mains nues, tout ce qu’ils peuvent trouver," ajoute le représentant officiel. Elmouved dit qu’il y a des agriculteurs et des champs un peu partout dans le région alors les problèmes sont inévitables.

"Plus tôt cette année, deux de ses vaches ont traversé un champ de riz," dit-il, "nous avons réglé le problème avec de l’argent mais tout le monde n’a pas cette chance".

Le programme BRACED, qui aide au financement d’articles et de reportages consacrés au changement climatique à la Fondation Thomson Reuters, a mis en place des comités de pasteurs, d’agriculteurs et de représentants officiels afin de résoudre les conflits dans la région de Trarza, près de la frontière sénégalaise.

Quand un pasteur et un agriculteur s’opposent, le comité estime les dégâts et détermine le montant d’une amende pour la partie fautive, le plus souvent le pasteur qui a empiété sur des terres cultivées, dit Alwa Abdullah, qui dirige le comité des disputes pour le village de  R'Kiz.

Chaque village a une fourrière où le bétail de l’éleveur est "gardé en otage jusqu’à ce qu’il paye le montant de l’amende à l’agriculteur", poursuit-il.

"Dès lors, le pasteur paye toujours car il veut récupérer ses animaux," explique Alwa Abdullah.

Son comité n’a réglé que sept querelles depuis le début de l’année, dit-il, dans la mesure où "la perspective d’une amende dissuade les intrusions".

COULOIRS POUR LE BETAIL

Plus important que le fait de résoudre un conflit est éviter qu’il n’arrive, dit Hamadi. Et cela implique que les pasteurs disposent d’un itinéraire plus sûr et plus évident.

"Pour trouver des ressources, les éleveurs ont besoin de traverser les frontières librement (vers le Sénégal et le Mali) mais les autorités locales les laissent rarement passer," dit-il. 

C’est parce que les agriculteurs voient généralement dans les pasteurs des voleurs, qui prennent la nourriture et détruisent les pâturages, dit Catherine Simonet, chercheuse auprès de l’Institut du Développement d’Outremer, un think tank basé à Londres.

"Comme ils se déplacent tout le temps et ne sont pas forcément propriétaires de leurs terres, ils sont difficiles à taxer, donc les gouvernements ne les aiment pas beaucoup non plus," ajoute-t-elle.

Après plusieurs expériences réussies au Mali, au Niger et au Burkina Faso, le projet BRACED a identifié et négocié avec les autorités plusieurs couloirs dans la région du Trarza en Mauritanie à traverser par les éleveurs pastoraux en chemin vers le Sénégal. 

Les chemins -- choisis avec précaution pour éviter les zones agricoles -- ont été ouverts en janvier et sont longs de 50 kilomètres, avec des poteaux rouges et blancs disposés tous les 200 mètres pour marquer le sentier.

Maintenant, les pasteurs "non seulement savent où aller mais ils peuvent le faire sans coût et sans traverser les champs des agriculteurs," dit Hamadi.

Habib Sidi, un propriétaire de bétail qui cultive aussi du riz et des légumes à Trarza, dit que le balisage a facilité la conduite de ses animaux aux pâturages.

"Avant, je devinais où j’allais, et il était souvent trop tard pour éviter que mes vaches ne piétinent un champ," dit-il, en se penchant pour arroser un lot de choux jaunissants. 

"Maintenant, je suis simplement les signes, et les agriculteurs -- y compris moi-même -- sont beaucoup plus détendus car ils ont l’impression que leurs champs sont protégés." 

Jusqu’ici, le projet a assuré plus de 2,500 kilomètres de couloirs à travers le Sahel, dit Hamadi. 
      
"DES COMMERÇANTS, PAS DES VOLEURS"

Les couloirs suivent la construction récente de puits alimentés à l’énergie solaire que les éleveurs peuvent utiliser contre une contribution de 30 ouguiya (€0,07) par animal. Ils passent également par des marchés aux bestiaux, où ils peuvent vendre leurs bêtes et acheter de la nourriture ou des médicaments pour les animaux qui leur restent.

Selon Hamadi, souligner les avantages financiers du pastoralisme -- particulièrement pour les communautés traversées par les éleveurs -- a été capital pour obtenir l’appui des maires pour le projet de couloir.

"Nous avons dû parler leur langage (et dire que) donner l’accès aux pasteurs contribue à l’essor de l’économie locale, pas seulement pour la viande mais aussi pour les produits tirés des animaux comme le lait et le cuir," dit-il.

Les maires ont été persuadés "d’envisager les pasteurs comme des commerçants, pas comme des voleurs", ajoute-t-il.

Mohamed Salem, le directeur pour la région du Gorgol auprès du Ministère de l’Elevage était d’accord pour dire que cette activité est essentielle dans un contexte de changement climatique.

"Le pastoralisme est le maillon principal de l’économie mauritanienne," explique-t-il.

"C’est grâce au bétail que nous sommes auto-suffisants pour la viande, vous ne trouverez pas dans le pays un seul gramme de viande rouge importée." 

La perception des pasteurs dans l’opinion s’améliore, dit-il. Maintenant, "nous sommes sur la carte de toute le monde" et la Mauritanie a son propre ministère de l’élevage, crée en 2014. 

Pour Vatma Vall Mint Soueina, la ministre mauritanienne de l’élevage, assurer un passage sûr pour les pasteurs est juste la première étape pour faire prospérer l’élevage dans un contexte climatique plus difficile. 

"La mobilité seule ne suffit pas. Notre pays ne dispose pas des infrastructures et des services pour soutenir les pasteurs nomades," dit-elle.

Pour y remédier, le programme BRACED est en train d’équiper de cliniques vétérinaires et ds points de vente de fourrage les couloirs pour le bétail récemment créés. Les pasteurs peuvent y accéder en échange d’une modeste taxe, explique Hamadi.

Elmouved, qui cherche maintenant à acheter de quoi soigner ses animaux malades, dit "vous pouvez avoir tous les animaux de la terre mais s’ils sont trop maigres, ils ne vous rapporteront rien au marché".
      

DU POUVOIR POUR LES FEMMES

Les éleveurs sont en passe d’être reconnus en Mauritanie mais un groupe reste largement négligé: les femmes pasteurs.

La transhumance demeure une activité en grande majorité masculine, les femmes restant en règle générale à la maison pour gérer les récoltes, les quelques animaux encore présents et les finances, d’après Aminetou Mint Maouloud, qui, en 2014, a lancé la première association de femmes éleveurs du pays.

Les femmes et les enfants avaient coutume de les accompagner dans leurs voyages, d’après les locaux, mais à mesure que les déplacements avec les troupeaux sont devenus plus longs et plus risqués, on leur a dit de rester à la maison.

Même si cela signifie plus de responsabilités pour les femmes du village, cela n’aboutit pas toujours à plus de pouvoir pour ce qui est des hommes, a expliqué Maouloud lors d’une réunion avec une douzaine d’éleveuses à Nouakchott.

"Par exemple, les femmes ne sont pour ainsi dire jamais consultées sur des questions stratégiques comme quoi faire du troupeau familial ou bien où aller chercher des pâturages," dit Maouloud, assise derrière un large bureau.

Pour changer cela, son association a élu un conseil de huit femmes des villages à travers le pays pour faire pression sur le gouvernement sur les questions pastorales.

Mais Maouloud estime qu’il faudra du temps pour changer les vues.

Sidi, le propriétaire de bétail et agriculteur de Trarza, dit qu’il ne peut pas imaginer des femmes à ses côtés quand il déplace les troupeaux.

"Elles ne comprennent pas les animaux," dit-il, en secouant la tête. "Je ne suis pas contre le  principe qu’elles se joignent à nous mais pas ma femme."

Mouna Mokhtar, une éleveuse de R'Kiz dont le mari et le bétail sont partis depuis six mois, explique qu’elle se sent prête à conduire elle-même un troupeau.

"Mais je ne pense que (mon mari) me laisserait car il négocie de meilleurs prix pour nos animaux au marché," explique-t-elle, tandis qu’elle coupe des morceaux de viande dans un bol en métal.

A la place, elle a lancé une coopérative de légumes en 2013 avec 70 femmes des villages voisins. Désormais, elles mettent en commun leurs récoltes de riz, d’oignons et de tomates et les vendent à des acheteurs en gros.

Elles partagent les bénéfices – environ 5,000 ouguiya (€12) par femme par mois – et dépensent le surplus sur des semences qui résistent à la sécheresse.

Bien que les maris soutiennent l’initiative, dit Mokhtar, elle ne compte pas trop sur le soutien masculin.  

"C’est très bien qu’ils nous encouragent mais c’est d’argent dont nous avons besoin," dit-elle, entourée d’un groupe de femmes. "S’ils voulaient vraiment de notre aide, ils nous laisseraient voyager avec eux."  


   

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