Des inondations au Niger font des dizaines de milliers de sinistrés

  • Par Morgane Le Cam
  • 19/09/2017

Children walk through a flooded area in Banga Bana district in Niamey, Niger, September 9, 2017. Thomson Reuters Foundation/Morgane Le Cam

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NIAMEY, Niger - Les pieds enfoncés dans la boue, Mahamane Soumana lance son filet. Le geste est mal assuré. "Vous êtes pêcheur ?" "Non. Je suis cultivateur de riz. Mais depuis deux mois, mon champ est trop inondé pour que je puisse le cultiver. Donc je pêche dans ma cour," explique-t-il, fataliste, en remontant son filet.

Autour de l’agriculteur devenu pêcheur de mauvaise fortune, il n’y a que de l’eau. Ce plan d’eau n’existait pas trois semaines auparavant.  

Sur ce lopin de terre de Bangabana, un quartier de la commune 5 de Niamey lové dans le bras du fleuve Niger, il y avait sa cour et les maisons de ses voisins. De tout ça, il ne reste que quelques briques de terre, dépassant à peine de l’eau.

Depuis le mois de juin, le Niger fait face à des pluies dévastatrices. Selon le dernier bilan dressé par la protection civile le 11 septembre, les inondations ont détruit plus de 14,522 habitations à travers le pays.

On dénombre plus de 185,000 sinistrés et 56 morts. Niamey, la capitale, est la zone la plus touchée par ces inondations, après la région de Dosso : 23 personnes y ont péri, principalement suite à l’effondrement de leurs maisons,.

Dans ce pays parmi les plus pauvres du monde, les habitations des quartiers modestes sont faites de terre et d’eau ; le banco, comme on l’appelle ici.

"J’avais deux maisons. Celle-là, il y avait trois chambres dedans. Mais deux sont tombées avec la pluie. Je n’ai plus de quoi loger ni nourrir ma famille. Je n’ai plus que la pêche pour subvenir à leurs besoins," poursuit Mahamane Soumana en démêlant de son filet quelques poissons d’à peine trois centimètres. Autour de lui, quelques uns de ses douze enfants l’observent, le regard hagard.

Son champ a subi les conséquences de la montée des eaux du fleuve Niger. Le 1er juillet, le niveau d’eau a atteint le seuil limite des 580 centimètres, obligeant l’autorité du bassin du Niger (ABN) a déclaré l’alerte orange. Des inondations fluviales qui viennent s’ajouter à celles résultant des pluies diluviennes.

La situation n’est malheureusement pas nouvelle. Pour les Nigériens n’ayant pas les moyens de s’offrir une maison en ciment, chaque saison des pluies est une épreuve qui se répète. Et la routine s’avère de plus en plus dangereuse.

Car au Sahel, le changement climatique fait des ravages. Au Niger, il ensable et fait monter les eaux du fleuve et accentue les épisodes pluvieux, comme l’explique Katiellou Lawan Gaptia, chef de la météorologie à la direction de la météorologie nationale (DMN) du Niger : "L’intensité des précipitations augmente. C’est dû au changement climatique car lorsque l’air est plus chaud, il emmagasine beaucoup de vapeur et donc d’humidité." 

Pour le météorologue, l’impact du changement climatique sur la pluviométrie a commencé à être significatif au milieu des années 1990. Depuis, les pluies ne cessent d’augmenter.

"Cette année, on assiste à une augmentation exceptionnelle. Pour le cas de Niamey, la pluviométrie de cette saison est en hausse de 84% par rapport à la moyenne enregistrée depuis 2010."

"Avant le début de la saison des pluies, le gouvernement a conseillé aux populations habitant en zone inondable de quitter leur maison en raison des risques d’inondations," précise Boubakar Sidiko, le secrétaire général du ministère en charge de l’action humanitaire et de la gestion des catastrophes.  

Mais beaucoup restèrent chez elles, n’ayant ni le cœur d’abandonner leur maison, ni d’autres endroits où aller.

Gabagoura, village de la périphérie nord-ouest de Niamey, est une des zones les plus touchée par les inondations.

Sur la voie goudronnée séparant le village et ses 5700 âmes en deux parties, l’une côté fleuve, l’autre côté dune, des nattes et des morceaux de matelas en mousse sont suspendus sur des rambardes.

Sur le terre-plein central, des morceaux de bois et de la paille. C’est tout ce qu’il reste des 291 maisons, qui, à l’aube du 26 août, se sont effondrées, mettant à la rue 1200 personnes.

"Regardez cette misère. C’est une désolation totale," s’alarme Adamou Saley, le chef de Gabagoura, en s’avançant vers l’arbre situé en face de la mosquée. A l’ombre de l’imposant fromager, une quinzaine de personnes ont élu domicile.

Autour d’eux, il ne reste rien sauf des cratères de terre. Des collines de cailloux marron qui, avant le 26 août, étaient des briques. Leurs maisons.

"Voilà comment nous vivons. Nous n’avons pas de tente, rien. Nous vivons une situation critique. Je suis veuve. J’ai 17 enfants et j’ai tout perdu," soupire Hadjara Yacouba en baissant les yeux.

Selon le chef de village, Hadjara comme la plupart des habitants de Gabagoura étaient informés des risques d’inondations : "avant chaque sinistre, la météo nigérienne informe le gouvernement qui en parle ensuite à la télévision et à la radio. Mais comme l’année dernière, notre village a été épargné par les inondations, les villageois ont pensé que ca serait aussi le cas cette année."

Comme avant chaque saison des pluies, les habitants se sont tout de même organisés. "Ils ont essayé de creuser des caniveaux autour de leurs maisons mais ils ont cédé," poursuit Adamou Saley

Selon Fatima Alher, chef d’un projet pilote de cartographie des zones inondables à Niamey, ce mécanisme de prévention est insuffisant : "il n’y a pas jusqu’ici de moyen réellement efficace mis en place pour alerter l’ensemble de la population. Dans nos enquêtes auprès des sinistrés, ces derniers se plaignent de ne pas être suffisamment informés."

Une fois le sinistre engendré, le gouvernement doit donc redoubler d’efforts pour gérer une crise dont l’ampleur aurait pu être amoindrie.  "Caritas Niger, la Croix Rouge Niger, l’Etat et d’autres ONG nous ont apporté beaucoup d’aide, du matériel et des centaines de kits individuels. Nous avons également pu relocaliser les sinistrés dans les deux écoles du village. Malgré tout ça, j’ai encore des gens à la rue ," désespère Adamou Saley,.

Le chef de village est très inquiet. Début octobre, les élèves du primaire et du secondaire feront leur rentrée.

Que va-t-il faire des villageois entassés dans les écoles ? "Si nous n’avons pas d’aide de l’Etat, je n’aurai pas d’autre choix que de les laisser livrées à elles-mêmes," prévient-il.

Le ministère de l’action humanitaire et de la gestion des catastrophes affirme avoir identifié quatre sites d’accueil à Niamey.  Mais pour l’heure, ces terrains ne sont pas aménagés, faute de financements.

"Dès que nous aurons les moyens de les viabiliser, nous le ferons. Nous pensons que ces sites permettront d’accueillir toutes ces personnes sinistrées, actuellement dans les écoles," soutient Boubacar Sidiko, le secrétaire général du ministère. Le nombre de places d’accueil de ces sites reste inconnu.

Une situation d’autant plus préoccupante que la direction de la météorologie nationale a prévu des fortes pluies dans les jours qui viennent.

"S’il y a de nouvelles pluies ? Comme nous sommes déjà sinistrés à 80%, nous allons tout simplement perdre le village," alerte Adamou Saley en parcourant les vestiges de son village.

Dépassé, il ne lui reste qu’une carte en main : "faire appel à Dieu, qui, dans sa bonté, viendra peut-être en aide aux personnes inondées."

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