'Or vert': les agriculteurs kenyans abandonnent les cultures vivrières pour faire pousser une herbe stimulante

  • Par Kagondu Njagi
  • 12/08/2019

Un agriculteur et l’un de ses employés cultivent le muguka à Gachuriri, un village du centre du Kenya, 9 août 2019. Fondation Thomson Reuters /Kagondu Njagi

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KANYUAMBORA, Kenya - A cette époque de l’année, l’exploitation d’ Albert Njeru serait couverte de rangs de maïs arrivant à l’épaule. 

Mais ce n’est plus le cas désormais. Les champs céréaliers ne sont plus là, remplacés par 0,80 hectare de feuilles vertes et touffues de muguka, un puissant stimulant légal qui combat la fatigue. 

« Le muguka me rapporte beaucoup d’argent. La récolte de maïs ou de haricots m’occasionnaient des pertes », dit cet agriculteur de 45 ans chez lui à Kanyuambora, un village au centre du Kenya.

Tandis que la sécheresse et une météo irrégulière font des ravages dans les campagnes kenyanes, un nombre grandissant d’agriculteurs abandonnent leurs cultures traditionnelles telles que le maïs et le riz pour celle, plus lucrative, du muguka.

Njeru peut gagner 30 000 shillings kenyans (€260) en à peine une semaine en vendant du muguka - soit cinq fois plus ce qu’il gagnait en vendant du maïs et des haricots. 

« C’est de l’or vert », dit-il. 

Une variété de khat, qui procure une légère stimulation quand on le mâche, le muguka pousse rapidement, ce qui le rend moins vulnérable aux grandes variations de conditions météo et il utilise environ moitié moins d’eau que le maïs, explique Njeru. 

La variété qui pousse dans le comté d’Embu, où se trouve l’exploitation de Njeru, est forte et du coup les consommateurs peuvent en acheter que de l’autre variété populaire, miraa, cultivée plus haut au nord à Meru.

C’est une bonne nouvelle pour les producteurs de muguka comme Njeru, qui dit qu’il avait du mal à en cultiver suffisamment pour faire face à la demande. 

Mais c’est une mauvaise nouvelle pour les approvisionnements en nourriture, disent les spécialistes en agriculture et les hommes politiques locaux, qui ont prévenu qu’il pourrait y avoir une potentielle pénurie de cultures vivrières à mesure que les agriculteurs libèrent leurs champs des denrées de base pour y faire pousser du muguka.

« Les agriculteurs ne s’intéressent plus à la culture du maïs. Ils veulent de l’argent en poche. Le Muguka leur donne bien plus que cela puisqu’ils peuvent utiliser les profits pour acheter des aliments plus nutritifs », dit Martin Mwangi, un membre de l’assemblée du comté d’Embu.

« Mais les conséquences à long terme pourraient conduire à l’insécurité alimentaire du fait d’une production réduite ». 

Il montre du doigt le comté voisin, Kirinyaga, réputé pour son riz de très bonne qualité. 

« L’eau utilisée pour irriguer le riz est maintenant détournée vers les champs de muguka », a-t-il mis en garde. 

DROGUES OU ALIMENT ? 

Il n’existe pas d’archives officielles du nombre d’agriculteurs ayant délaissé les cultures vivrières vers le muguka, dit Mwangi.

Il n’existe pas non plus de données sur la part des terres consacrées au muguka, d’après l’Autorité kenyane pour l’Agriculture et l’Alimentation  (AFA).

Mais Francis Kimori, président du Mbeere Muguka Farmers Sacco, une coopérative d’épargne et de prêts, estime que quatre foyers sur cinq dans la région du Mont Kenya, y compris le comté d’Embu, cultivent le stimulant dans une certaine proportion. 

Beaucoup ont transformé leurs cases en terre en maisons modernes de pierre, dit-il à la Fondation Thomson Reuters.

« C’est en train de changer la manière de gagner sa vie », ajoute-t-il.

Des facteurs comme l’absence de pluie et des nouveaux nuisibles, liés au changement climatique, ont vraisemblablement jouer un rôle dans la popularité du muguka au détriment des cultures traditionnelles comme le maïs, dit Dickson Kibata, un cadre technique chez AFA.

Toutefois, malgré le revenu supplémentaire fourni par le muguka, Kibata alerte contre le fait de tout miser sur la plante narcotique.

« L’agriculture de rapport n’est pas la panacée qui va sortir les agriculteurs de la pauvreté, car les modes de consommation changent en permanence », dit-il par téléphone. 

« Mon conseil aux cultivateurs de muguka est de l’associer aux cultures vivrières pour garnir de façon certaine le garde-manger de la famille, même s’ils cherchent à obtenir de l’argent ».  

ALERTE SUR LA FORET

Des spécialistes de l’environnement et des législateurs ont exprimé leurs craintes des conséquences de l’essor de la culture du stimulant sur les forêts. 

Tous les quelques mois, d’après son président,Ngai M'Uboro, l’Atiriri Bururi ma Chuka, un groupe local de préservation de la nature dans le comté de Tharaka Nithi, constate la culture illégale par des locaux d’une forme comestible de cannabis connue sous le nom de ‘bhang’ dans les forêts du coin. 

A terme, lui et ses collègues s’attendent à découvrir des cultures de muguka dans la zone.

« La forêt souffre déjà du fait des pâturages et du bhang et il ne faudrait pas beaucoup de temps pour voir du muguka pousser dans la forêt », dit-il. 

La puissance du Muguka met également les autorités mal à l’aise. En 2018, les législateurs des comtés de Mombasa et Kwale ont tenté sans succès de mettre la pression pour une interdiction de la vente et de la consommation de muguka par crainte d’accoutumance sur les jeunes populations. 

L’Autorité nationale pour la Campagne contre l’Abus d’alcool et de drogues a soutenu la démarche, en mentionnant des préoccupations sociales et liées à la santé. 

« Le Muguka est pire que les drogues dures du fait de sa nature hautement addictive. Cela détruit des foyers, la jeunesse du comté et il devrait être interdit », dit  Victor Okioma, son directeur.

RAYONS DE SUPERMARCHE ?

Pourtant, même avec tous les risques liés au muguka, beaucoup d’agriculteurs kenyans espèrent qu’il continuera de leur permettre de vivre. 

Le long d’une étendue de 300 kilomètres de terre cultivée des abords de la capitale Nairobi aux plaines ouvrant vers le nord du Kenya, les cultivateurs de maïs font face à la sécheresse.

Purity Muthoni, 32 ans, un agriculteur du village de Kiriani dans le centre du Kenya, dit qu’elle n’hésiterait à opter pour le muguka si elle le pouvait. Mais la météo et les sols où elle vit -- à quelque 150 kilomètres de Njeru--  ne sont pas adaptés à la culture de la plante, dit-elle. 

L’année dernière, remarquant les risques de dépendre d’une culture comme seule source de revenus, le gouvernement du comté d’Embu a indiqué commencer à distribuer des graines de macadamia et d’avocat aux agriculteurs afin de les aider à diversifier leurs cultures de rapport. 

Mais Njeru n’est pas convaincu qu’une autre culture puisse lui rapporter autant que le muguka.

Si les leaders locaux voulaient vraiment aider les agriculteurs, dit-il, ils devraient trouver des moyens d’ajouter de la valeurs à la plante en améliorant leur accès à un traitement industriel et à des opportunités de vente au détail. 

« Je serai très content le jour où je verrais du muguka en sachet vendu dans les supermarchés comme un produit à la qualité certifiée », dit-il. 

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