De la chamelle à la tasse : le lait fait mousser l’espoir dans un Kenya en pleine sécheresse

  • Par Nicky Milne
  • 17/05/2019

Halima Sheikh vend du lait de chamelle sur le bord de la route à Wajir, au nord du Kenya, 10 février 2019. Thomson Reuters Foundation/Nicky Milne

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WAJIR, Kenya, 16 mai (Fondation Thomson Reuters) - Tandis que le jour se lève sur cette étendue sablonneuse du désert du Kenya, Salah Abdinoor Issack achève ses prières de l’aube et va désormais passer ses heures jusqu’au lever du jour avec ses plus proches compagnons : ses chameaux.

Issack, la barbe grisonnante parsemée de henné, a gardé et élevé des chameaux depuis l’âge de sept ans et se sent très proche de ces animaux qui ont soutenu sa communauté rurale à Hadado, au Nord du Kenya.

«Je n’arrive pas à dormir si je ne suis pas avec eux », dit Issack à la Fondation Thomson Reuters.

Mais ces bêtes renifleuses ont un bénéfice supplémentaire. Elles sont saluées pour leur capacité à résister aux sécheresses liées au climat qui devraient empirer dans la Corne de l’Afrique, où les températures atteignent en moyenne plus de 30 degrés Celsius à certaines périodes de l’année.

Leur lait a été surnommé «or blanc » par des experts en alimentation qui disent que le liquide crémeux pourrait aider à vaincre la malnutrition, le diabète et d’autres préoccupations médicales, ce qui en fait un super-aliment pour des consommateurs occidentaux soucieux de leur santé. 

Avec une croissance dans les produits à base de lait de chamelle disponibles sur le marché -- des barres chocolatées au lait pour bébés et autres crèmes glacées en passant les cafés "camelcino" -- il y a une demande croissante des consommateurs d’Amérique du Nord et de Chine, disent les experts du marché.

« En cas de pénurie d’eau, ils (les chameaux) peuvent tenir un mois sans eau. Même lorsqu’elle sont assoiffées, les chamelles peuvent quand même produire du lait », dit Issack qui fait vivre sa famille avec l’argent des ventes de lait. 

Le changement climatique représente une menace croissante au Kenya et cela rend la sécheresse et les catastrophes humanitaires plus sévères à travers l’Afrique, préviennent les agences d’aide  internationales.

Le nombre de personnes concernées par l’aide alimentaire au Kenya a augmenté de près de 70%, à 1,1 million, depuis août 2018, du fait des pluies rares, selon le gouvernement .

En 2017, le Kenya a déclaré la sécheresse une catastrophe nationale et plus tôt cette année, il a alloué 2 milliards de shillings (environ 18 millions d’euros) pour y faire face.

La météo extrême a poussé les nomades comme Issack à parier sur les chamelles -- et leur lait-- comme investissement résistant à la sécheresse, le Kenya étant désormais le deuxième plus grand producteur de lait de chamelle après la Somalie voisine.

« Les chamelles s’adaptent très bien au changement climatique et elles ont évolué sur des millénaires pour résister à des climats secs et chauds », dit Piers Simpkin, coordinateur principal de programme auprès de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) au Kenya.

«Ce sont des animaux remarquables »

BOSSES SAINES

Blottie sur le bord de la route dans sa petite échoppe, Halima Sheikh vend du lait de chamelle mousseux depuis 15 ans. Elle fait partie d’un nombre croissant de vendeuses de lait dans le comté de Wajir.

Alors qu’elle attend des livraisons de lait frais acheminées à travers le désert sur des motos poussiéreuses, elle attribue à la boisson la garantie d’un revenu pour elle et de nombreuses autres femmes.

« Je n’ai rien d’autre. Je n’avais pas ces récipients de lait, je serais chez moi. Je serais affamée » , dit-elle.

Le lait de chameau est particulièrement nutritif pour les jeunes enfants et les personnes âgées, dit-elle, et le vendre à des passants lui a permis de payer ses dettes et les frais de scolarité de ses enfants.

Le lait, communément bu dans des pays qui vont des Emirats Arabes Unis au Tchad et à la Mongolie, présente un contenu en vitamine C trois fois plus riche que celui du lait de vache, selon la FAO, et peut profiter à ceux qui n’ont pas accès à un régime alimentaire riche et varié.

« Il est largement affirmé qu’il existe un grand nombre de propriétés médicinales dans ce lait. C’est une composition différente de protéines, de glucides et d’acides gras », dit Simpkin.

«C’est ce qui fait dire aux gens qu’il est beaucoup plus nutritif ».

‘LAITAGE DE LA PROCHAINE GENERATION’

Wajir, qui accueille une grande diaspora somalienne, a été en proie au groupe militant Al Shabaab, qui recrute activement la jeunesse, d’après le ministre du gouvernement local, Youssouf Abdi Gedi.

« Un autre effet du changement climatique est que comme beaucoup de gens perdent leurs bêtes, ils s’installent dans des villages où il n’y a pas de travail », dit Gedi.

« Nous avons des jeunes inactifs qui ne sont pas qualifiés. La criminalité est en augmentation et ils sont facilement radicalisés ».

Plus de 60% des locaux s’appuient encore sur leurs bêtes pour vivre, selon Gedi, mais le bétail meurt du fait de la sécheresse accrûe et pousse à la migration vers les villes. 

« Nous voyons le changement climatique de nos propres yeux », dit l’éleveur local de bétail Abdi Gedi, qui 22 années durant a gardé des vaches.

« Il y a eu des moments où la sécheresse a balayé tout ce que nous avions ».

Le ministre Youssouf Abdi Gedi espère que l’intérêt grandissant pour le lait de chamelle pourra enrayer la pauvreté dans la région et attirer de l’investissement.

Un homme d’affaires le prend déjà au mot sur son offre. 

« Le lait de chamelle est le laitage de la prochaine génération », dit Jama Warsame, directeur de White Gold Camel Milk. Ayant vécu aux Etats-Unis, il espère exporter du lait de chamelle kényan dans les supermarchés américains.

« En ce moment, la plupart des gens tentent de manger sain et ils croient que le lait de chamelle est médicinal. Du coup, beaucoup de gens aisés (...) en boivent », dit-il.

Jama attribue à ce lait des bienfaits pour ceux qui souffrent d’allergies et sont intolérants au lactose.

Son entreprise est l’un des rares transformateurs professionnels venus au Kenya pour pasteuriser et mettre en bouteille la boisson pour les hôpitaux et les hôtels, celle-ci gagnant en popularité parmi sa propre classe moyenne naissante.

Certains boivent à petites gorgées des lattes de lait de chamelle ou des   "camelcinos" dans les cafés branchés du quartier central des affaires de Nairobi.

L’intérêt pour le lait de chamelle grandit dans le monde, dit Simpkin, qui s’attend à plus d’investissement et de recherche concernant ses bienfaits sur la santé dans les années à venir.

Mais les habitants des campagnes kenyanes vont aussi prospérer, dit-il, car le chameau reste «  l’une des bêtes les mieux adaptées » pour un climat qui change rapidement.

«Ils sont les animaux du future », dit-il.

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