Des clashs mortels autour du bétail persistent au Nigeria malgré la nouvelle législation

  • Par Kelechukwu Iruoma
  • 26/06/2019

Une vue d’un panneau relatif à la loi anti-pâturage érigé le long de la route Gbajimba dans le gouvernement local de Guma par le Ministère de l’Information et de l’orientation de l’état de Benue pour sensibiliser les citoyens à la loi. 16 avril 2019. Fondation Thomson Reuters /Kelechukwu Iruoma

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MAKURDI, Nigeria - Quand les ambulances sont arrivées sur la place dans la ville Makurdi, avec plus de 70 cercueils à leur bord, le bruit des pleurs a envahi l’espace tandis que des centaines de personnes attendaient que leurs proches disparus soient mis en terre.  

Aux abords de la place, des milliers de personnes amassées le long des rues ont regardé passer le cortège funéraire.

Les funérailles de masse, en janvier 2018, pour les membres de la communauté agricole de Tiv -- tués lors d’affrontements violents avec éleveurs semi-nomades -- était un rappel pénible que se battre pour des terres et des pâturages a lieu avec une régularité effrayante dans l’état du Benue, au centre du Nigeria.

Alors que le changement climatique occasionne des sécheresses plus sévères et plus longues, les pasteurs du nord du Nigeria ont été poussés à aller plus au sud en quête de pâturages pour leur animaux, dit Israel Okpe de l’ONG Pastoral Resolve, qui oeuvre à apporter du soutien aux groupes pastoraux.  

Mais les zones cultivées sont également en augmentation, laissant moins de terres disponibles pour les pasteurs et conduisant les troupeaux à empiéter sur les cultures agricoles. 

Pour tenter de mettre un terme aux conflits, des représentants de l’état ont institué une loi, en 2017, interdisant la pratique traditionnelle des pâturages sur n’importe quelle terre sans clotures, en clair la transhumance.  

Les défenseurs de la législation disent qu’elle est nécessaire pour aider à protéger les moyens de subsistance des agriculteurs déjà aux prises avec des sécheresses à répétition. 

Mais les critiques de la loi estiment que le bétail représente également une part essentielle de l’économie du pays et que de restreindre des pratiques pastorales traditionnelles ne va faire qu’acculer les éleveurs à de mauvais choix : rester dans l’état de Benue et se mettre hors la loi, aller vers l’état voisin et risquer des conflits avec les agriculteurs là-bas, ou regarder mourir leurs bêtes. 

PATURAGES EN BAISSE

La désertification et la dégradation due à la sécheresse affecte plus de 350 000 hectares de terre arable au Nigeria chaque année, selon l’Agence Météorologique du Nigeria. 

Une étude de l’Université d’Ibadan montre que 15 des 19 états du pays sont aux prises avec la désertification.

Cela signifie que des terres de pâturages dans le nord diminuent à un taux alarmant, dit Shettima Mohammed, secrétaire pour l’état du Benue pour l’Association du Nigeria des Eleveurs de Bétail Miyetti Allah.

Mohammed, dont l’organisation représente les pasteurs du peuple peul, l’un des plus grands groupes ethnique du pays, dit que les éleveurs déplaçant leurs bêtes vers le sud vers l’état de Benue, connu comme le garde-manger du pays, trouvent au final les cultures comme seul fourrage disponible pour leurs animaux. 

Mais « lorsque les éleveurs de bétail nourrissent leurs animaux avec les cultures de agriculteurs, ces derniers contre-attaquent en tuant leurs vaches », dit-il. 

Les lois anti-transhumance de Benue stipulent que tout animal attrapé en train de paître sur des terres cultivées peut être enfermé et son propriétaire devra payer un amende au gouvernement pour sa libération. Par tête de bétail et par jour de détention : 2 000 naira ($5).

«Si (les éleveurs) sont appréhendés avec leurs animaux en train de paître, nous les verbalisons et nous les poursuivons en justice pour contrevenir de façon délibérée à la loi », a indiqué à la Fondation Thomson Reuters Edward Amali, directeur des services vétérinaires pour l’état de Benue.

En mai, le gouverneur de l’état Samuel Orton a déclaré à des reporters  que les Livestock Guards, une agence créée pour appliquer la loi sur les pâturages, avait déjà arrêté environ 400 éleveurs et condamné 50 pour infraction à la loi dans l’état de Benue sur les deux dernières années. 

LE DROIT DE PAITRE

Godwin Gbawuan, un agriculteur de Gbajimba, dans le nord de l’état de Benue, estime que la loi fonctionne bien. 

Ses cultures de maïs et de millet crops étaient régulièrement mangées par le bétail dans le passé mais depuis que la loi est entrée en vigueur, ses cultures n’ont pas été affectées, dit-il. 

«Je suis satisfait de la loi », dit-il. 

Mais Mohammed de Miyetti Allah dit que beaucoup de pasteurs peuls décident d’ignorer la loi, disant qu’ils ont le droit de se déplacer avec leurs troupeaux et de les faire paître sans restrictions comme ils l’ont fait depuis des générations.  

«Traditionnellement, ils ne peuvent pas garder leurs vaches à un endroit », dit-il. « Nous voulons que cette loi soit abolie ». 

La loi anti-pâturages est désormais entrée en vigueur dans quatre états du Nigeria mais Israel Okpe de Pastoral Resolve dit que les conflits mortels entre les éleveurs surviennent toujours dans l’ensemble de ces états et dans d’autres états voisins. 

Ces bagarres entre éleveurs et éleveurs ne sont pas officiellement consignées par écrit au Nigeria. 

Mais selon un rapport publié par Amnesty International l’année dernière, les conflits pour la terre, l’eau et le bétail -- y compris à Benue et Taraba, états qui disposent d’une législation interdisant le pâturage -- ont fait au moins 3 600 morts entre janvier 2016 et octobre 2918. 

Plus de la moitié de ces décès sont survenus en 2018, l’année suivant l’entrée en application de la loi à Benue et la même année que Taraba a adopté la loi. 

MAUVAIS POUR LES AFFAIRES

A Makurdi, les vendeurs au marché à bestiaux local disent que les restrictions liées aux pâtures sont mauvaises pour les affaires. 

Le vendeur de bétail Johnson Peters dit que la loi a empêché les pasteurs d’autres endroits de l’état d’apporter bétail dans ce marché autrefois populaire. 

« Nous voyageons désormais en dehors de l’état pour apporter des vaches (pour les vendre), ce qui augmente les prix », dit-il. 

Michael Uguru, un professor d’agriculture de l’Université du Nigéria, dit qu’il craint que l’interdiction ne mette encore plus de pression sur les éleveurs déjà exposés à la perte de leur bétail chaque fois que la sécheresse frappe. 

Uguru met en garde sur le fait que si l’interdiction reste en place, cela pourrait entraîner un chute drastique des contributions du bétail à la croissance économique du pays et «une faillite totale d’un secteur agricole déjà fragile ». 

Dans le premier trimestre de 2019, l’agriculture nigériane - y compris le bétail, les cultures, la pêche et les forêts -- ont contribué pour environ 22 % du PIB du pays, contre 26% dans le quatrième trimestre de 2018, selon les chiffres du PIB du gouvernement.

DES ELEVEURS AUX ‘RANCHERS’

A la place, Uguru soutient la dernière idée du gouvernement fédéral : transformer les éleveurs en ‘ranchers’.

En juin 2018, le gouvernement a annoncé le National Livestock Implementation Plan, qui vise à créer plus de 90 ranchs dans 10 états pilotes au Nigeria.

Le projet sur 10 ans donnerait aux éleveurs des lieux déterminés pour nourrir leurs bêtes, réduisant la nécessité de faire paître les animaux sur des terres privées, disent les représentants gouvernementaux officiels.  

Mais persuader les états de mettre de côté de larges parcelles de terre pour cette finalité sera vraisemblablement difficile, à la fois à cause d’une demande croissante de terres cultivables et aussi car les transferts de terrains appartenant à la communauté peut s’avérer un processus compliqué.  

Le gouvernement de l’état du Benue a dit vouloir offrir des formations aux éleveurs pour les aider à gérer efficacement les ranches.

Mais quelques défenseurs des droits des pasteurs, y compris Mohammed de Miyetti Allah, estiment que le nouveau système ne marchera vraisemblablement pas avec les pasteurs. 

Quoi que décident les états et le gouvernement fédéral, dit Kingsley Udegbunam, un expert en résolution de conflit de l’Université du Nigeria, trouver une solution sur le sujet des pâturages qui mettent tout le monde d’accord est désormais un nécessité urgente.  

«Si on ne parvient pas à un consensus, je prédis l’anarchie », dit-il.

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