A Niamey, cartographier les zones inondables sur smartphone

  • Par Morgane Le Cam
  • 29/09/2017

Un des enquêteurs de l’équipe Open Street Map, en train de cartographier les rizières de la commune 5 de Niamey au Niger, le 9 septembre 2017. Thomson Reuters Foundation/Morgane Le Cam

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NIAMEY - Il faut regarder où l’on met les pieds. Etudier le chemin à prendre pour ne pas s’enfoncer jusqu’au genoux dans la terre, quasi mouvante, séparant les rizières de Kirkisoy.

Ces champs de la commune 5 de Niamey, la capitale du Niger, sont inondés en raison des pluies torrentielles et de l’augmentation du niveau du fleuve Niger.

Dans ce pays enclavé d’Afrique de l’Ouest, cette catastrophe a entraîné la mort de 56 personnes et sinistré plus de 185,000 personnes, selon un bilan dressé par la protection civile le 11 septembre. 

Concentrée, Fatima Alher se fait porter par ses camarades d’une rizière à l’autre lorsque l’étendue d’eau s’avère trop large pour ses petites jambes.

L’opération serait moins délicate si tous se séparaient de leur téléphone. Mais au sein de l’équipe OpenStreetMap Niger, c’est la règle: jamais sans son smartphone.

Depuis le 28 juillet, les vingt enquêteurs de cette communauté web de production de données ouvertes, pour la plupart étudiants et stagiaires géographes, mènent un projet pilote de cartographie sur smartphone des zones inondables, dans deux des cinq communes de Niamey: les communes 1 et 5.

Avant de partir sur le terrain, ces jeunes enquêteurs, rémunérés 15,000 F CFA par jour (€22,80), ont bénéficié de quatre journées de formation sur la cartographie et la collecte des données.

"La cartographie des zones inondables n’a jamais été faite au Niger," assure Fatima Alher. "La Banque mondiale et le Projet de gestion des risques de catastrophes et de développement urbain (PGRC-DU) m’ont réclamé cette cartographie car les inondations ne cessent de se répéter, chaque année."

Ce projet pilote de trois mois, qui devrait donc se terminer fin octobre, est financé par la Banque mondiale.

La chef, c’est donc Alher, 28 ans, étudiante en master 2 de géographie et déjà une âme de leader. "Pour procéder, chacun de nos smartphones disposent de l’application GeoODK. Elle nous permet de collecter des données sur les terrains et les habitations des zones inondables," précise-t-elle en avançant tant bien que mal dans les rizières.

Autour d’elle, son équipe pianote sur ses téléphones. L’application s’ouvre et un questionnaire s’affiche. Type de résidence, nombre d’habitants, état du bâtiment, matériaux de construction utilisés et enfin géolocalisation du lieu: toutes ces informations sont instantanément regroupées sur un serveur.

"Au 28 août, nous avons recensé 15,238 bâtiments et terrains agricoles dans la commune 5. Ces données sont envoyées à la protection civile afin qu’elle puisse, en cas d’inondation, connaître le nombre de personnes à risque et leur localisation. Cela permet de les secourir plus rapidement," détaille Alher avec fierté.

Selon l’étudiante, la protection civile a déjà reçu les données collectées en juillet dernier. Une rapidité de transmission rendue possible par la cartographie en ligne. Instantanément, les bâtiments recensés apparaissent sur une carte, avec leurs données détaillées.

LIMITER LES PERTES

Au loin, un paysan observe ses rizières immergées, deux parcelles de 17 et 23 hectares. Il ne sème même plus. A quoi bon. Il le sait, de nouvelles inondations vont avoir lieu et tout emporter sur leur passage. Mohamed Moktar Innocent n’a pas la mine des bons jours.

 "Ce semestre, j’ai perdu de l’argent comme pas possible! J’ai pris un crédit pour investir dans ma rizière et aujourd’hui, je ne peux même pas le rembourser. De toute façon, ce sont des investissements inutiles. Les inondations détruisent tout," s’agace-t-il. 

Ses rizières ont été cartographiées par les enquêteurs d’OpenStreetMap. Mohamed Moktar Innocent l’espère, ces données, une fois exploitées, lui permettront de connaître avec précisions les risques d’inondations planant sur sa parcelle et ainsi savoir quand il peut semer ou non.

Au-delà de la collecte de données, l’objectif du projet pilote de cartographie des zones inondables est d’informer les populations habitant en zone à risque.

"Une fois que les données sont collectées, elles sont transférées sur le site d’OpenStreetMap. Comme elles sont ouvertes à tous, cela permettra à des programmateurs de développer des applications pour informer les populations les plus vulnérables des risques d’inondations," explique Alher.

OpenStreetMap ne cartographie pas seulement les habitations des particuliers. Ecoles, centres de santé et même poteaux électriques: tout y passe.

 SYSTEMES D'ALERTE

Ce projet pilote, que son équipe espère étendre à Dosso et Tilabéri, des zones connues pour leur fort risque d’inondations, n’est pas le seul outil de gestion et de prévention des inondations en cours de développement au Niger.

Depuis 2015, l’équipe de BRACED SUR1M a mis en place le Système communautaire d’alerte précoce et de réponse aux urgences (SCAP RU) dans 136 villages du Niger. Un système qui a été testé depuis 2015 sur les inondations, y compris cette année. 

Dans les 136 villages ciblés, un comité a été désigné. A sa tête, un secrétaire général, chargé de détailler avec précision le sinistre sur une fiche papier élaborée par les équipes de BRACED SUR1M. Le secrétaire transmet ensuite la fiche au niveau de la commune. Un des véhicules partenaires du projet se charge ensuite de ramener la fiche jusqu’à Niamey.

En sens inverse, les voitures permettent de faire remonter aux villages les risques de catastrophes identifiés par BRACED SUR1M. "Cela permet à chaque comité d’élaborer en amont un plan d’action et de mobiliser des ressources locales auprès des villageois, financières comme alimentaires, qu’il pourra ensuite utiliser pour venir en aide aux populations en cas de sinistre," détaille Issaka Mamane Ali, gestionnaire de la connaissance et de l’apprentissage du projet BRACED au Niger et au Mali.

En plus de ce circuit à l’ancienne, le SCAP RU transmet également aux villages les informations sur les risques de catastrophes sur les ondes de quatre radios communautaires, partenaires du projet.

Ce système d’alerte communautaire a déjà été testé par l’Etat avant 2015. Mais selon le gestionnaire, il ne fonctionnait pas : "c’est l’acheminement des informations qui a posé problème. L’Etat n’avait pas, contrairement à nous, ce réseau de véhicules partenaires circulant en permanence dans les zones ciblées."

Actuellement, le circuit actuel permet aux autorités de Niamey d’être au courant des catastrophes naturelles survenant dans les zones les plus reculées en moyenne sous deux jours.

Un laps de temps trop long, Issaka Mamane Ali le reconnaît : "nous avons tenté de mettre en place un système d’alerte par téléphone mais nous avons échoué. Nous ne sommes pas parvenus à un accord satisfaisant avec l’opérateur de téléphonie Airtel. Le coût du sms qu’il voulait nous facturer était trop élevé."

Aussi, le SCAP RU continue-t-il à renseigner ses fiches papier, dans l’attente de pouvoir mettre la technologie au service de la prévention des catastrophes, mais de manière abordable.  

Du côté d’OpenStreetMap, les jeunes enquêteurs ont lancé la deuxième phase de leur cartographie des zones inondables de Niamey, le 11 septembre. Après la commune 5, cap sur les zones les plus sinistrées de la commune 1. "La jeunesse est engagée, martèle l’un d’entre eux en dégageant ses pieds de la boue. Les conditions de travail sont souvent difficiles mais le jeu en vaut vraiment la chandelle. Et puis, si nous ne le faisons pas, qui va le faire ?" 

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