Dans un Mali frappé par la sécheresse, les femmes sont à la manoeuvre pour la terre et un avenir

  • Par Zoe Tabary
  • 30/05/2017

Une femme retire les mauvaises herbes d’un champ de légumes à Bogossoni, au centre du Mali, le 16 mai 2017. Fondation Thomson Reuters /Zoe Tabary

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BOGOSSONI, Mali - Anthio Mounkoro cultive la terre à Bogossoni depuis des lustres mais n’a jamais possédé aucune parcelle.

«La terre que j’ai cultivé toute ma vie appartient à mon père », explique-t-elle à la Fondation Thomson Reuters, en arrosant méticuleusement des échalotes, en prenant bien garde de ne pas en perdre une goutte d’eau.

«Aucune femme dans mon village n’est propriétaire de sa terre. C’est pour les hommes, c’est comme ça ». 

Dans la société malienne, les hommes contrôlent l’accès à la terre et décident des parcelles que les femmes sont autorisées à cultiver. Parfois, même, aucune n’est mise à leur disposition. 

C’est devenu problématique, particulièrement depuis qu’une météo de plus en plus capricieuse, notamment avec des sécheresses plus longues, a augmenté la compétition pour la terre et les récoltes, selon les experts. 

Dans certains cas, des récoltes perdues sur leurs propres terres ont conduit les hommes à annexer des terres traditionnellement exploitées par les femmes et même à leur voler les récoltes, disent des acteurs locaux en développement.

Mais un changement est attendu grâce à une expérience qui vise à assurer l’accès à des petites parcelles pour les femmes et les former à mieux faire pousser leurs récoltes dans des conditions climatiques difficiles.

Dans l’année écoulée, à la suite de négociations entre des propriétaires privés et les groupes communautaires de 18 villages de cette région du centre du Mali, une partie de leurs terres ont été réservées pour être exploitées par les femmes. 

Les accords ont été formalisés par écrit et certifiés par les autorités locales. 

L’initiative, sous l’égide de l’organisation caritative International Relief and Development (IRD) s’inscrit dans le cadre du programme BRACED (Construction de la Résilience et l’Adaptation aux extrêmes climatiques et aux Catastrophes) financé par le ministère britannique du Développement International. 

Du fait de ces accords terriens, les groupes communautaires qui louent les terres en retour les louent aux femmes contre « une petite contribution » dit Sidi Dicko, le coordinateur régional du Groupe de Formation Consultation et Etude, l’un des partenaires locaux de l’initiative.

A Bogossoni, par exemple, 147 femmes cultivent chacune des légumes sur une parcelle de 5 mètres carrés en échange d’une contribution mensuelle de 250 francs CFA (environ 0,36 euros) pour le groupe communautaire.

Les femmes vendent deux tiers de leurs récoltes au marché du coin et gardent le reste pour leur consommation personnelle.  

D’ABORD UNE TERRE, ENSUITE UNE RECOLTE 

Le simple accès à la terre est essentiel mais les femmes doivent aussi savoir comment assurer des récoltes en dépit de conditions météo de moins en moins prévisibles, dit Dicko.

A Bogossoni, comme dans beaucoup de villages maliens, des températures en hausse et des pluies irrégulières, ont entraîné des sols et des champs secs, rendant difficiles de pousser quoi que ce soit. 

«Il fait de plus en plus chaud, et nos récoltes ne survivent pas toujours », dit Mounkoro, tout en nouant un tissu bleu sur sa tête afin d’échapper à une chaleur accablante de 45 degrés Celcius. 

Le pire, dit-elle, c’est que du fait de ces mauvaises récoltes, elle n’a « pas assez pour nourrir sa famille ». 

Mais le projet l’a aidé, ainsi que d’autres femmes, à acheter des semences résistantes à la sécheresse, à identifier des nouveaux nuisibles et à sécher les légumes comme les échalotes afin qu’elles puissent être stockées plus longtemps et vendues dans la « saison maigre », quand le prix de l’alimentation est au plus haut. 

« J’ai maintenant environ 100kg d’échalotes pendant la saison des récoltes, au lieu des 30kg habituels», dit Mounkoro.

EVITER LES FAUX PAS

Selon Virginie Le Masson, une chercheuse auprès de l’Institut de Développement d’Outremer, un think tank britannique, l’accès à la terre est essentiel afin que les femmes construisent des ressources et diversifient leurs sources de revenus, qui peut les aider à mieux gérer les mauvaises conditions météorologiques.  

Des droits fonciers clairs peuvent aussi les aider à garder ce qu’elles produisent, dit-elle. 

«Un banal écueil est que les hommes autorisent les femmes à cultiver la terre mais gardent les fruits pour eux-mêmes », dit Le Masson. 

«Au Tchad, par exemple, j’ai des femmes qui avaient des piles de mil stockées à la maison mais n’avait pas le droit d’y accéder car les maris étaient absents, partis travailler sur des jobs saisonniers ».  

«Les tentatives pour construire la résilience des femmes doivent tenir compte des normes sociales auxquelles les femmes sont confrontées si elles veulent réussir », a-t-elle ajouté. 

Fatoumata Gareka, la directrice adjointe du projet auprès du IRD, estime que « de mettre par écrit le droit des femmes d’utiliser la terre rend plus probable leur capacité à tirer les bénéfices de leur travail ».  

Tous les accords sur les terres ne sont pas encore transcrits et certifiés, dit-elle, mais le projet s’est fixé cet objectif. 

L’initiative des femmes, soutenue par des agents techniques formés par ONU Femmes, a gagné en crédibilité aux yeux de la communauté en travaillant étroitement avec les anciens du village et les autorités locales, dit-elle. 

Mais elle met en garde contre le fait d’ignorer les coutumes locales. 

«Sur le sujet des terres, le droit moderne et les lois coutumières se contredisent souvent », dit Gareka. «Le droit moderne peut dire, par exemple, que les femmes sont autorisées à cultiver la terre mais en pratique, cela reste du ressort de leurs maris ou de leurs pères ». C’est donc une entreprise délicate de faciliter l’accès des femmes aux terres, dit-elle. 

«Lorsque nous nous adressons aux communautés, nous prenons garde à ne pas dire « nous donnons des terres aux femmes » mais plutôt « nous réservons des terres pour les femmes ». 

«La sémantique est ici essentielle », dit-elle. «Un faux pas peut avoir des répercussions négatives pour les femmes et ruiner des mois d’avancées ». 

GARDER LES FILLES A LA MAISON 

Les femmes dans la région disent que de meilleures perspectives de gagner de l’argent à la maison va permettre à leurs filles de rester dans la communauté au lieu les voir partir vers la capitale, Bamako, à la recherche d’un emploi, souvent de domestique. 

Mati Magadji, du village voisin de Kolondialan, n’a pas vu sa fille de quatorze ans, Hatoumata, depuis trois ans. Elle travaille comme gouvernante pour de la famille éloignée à Bamako.

«Ici, il n’y a rien qu’elle peut faire », dit Magadji, en tenant sur genoux un enfant qui s’agite. «Alors nous l’avons envoyé gagner de l’argent pour sa dot pendant que nous commençons à chercher un mari convenable pour elle ». 

La plupart des femmes du village ont fait partir leurs filles et leurs fils optent souvent pour des jobs saisonniers à l’étranger. 

«Certains reviennent pour aider durant la saison des pluies mais dans les mois secs, vous ne trouvez aucun jeune ici » dit Magadji.

«S’il y avait plus de travail pour eux, comme cultiver la terre par exemple, ils n’auraient aucune raison de partir », dit-elle, en soupirant. 

Mounkoro, dont les six enfants sont maintenant tous mariés et partis du village, espère pouvoir continuer à cultiver sa parcelle de terre mais ne s’attend pas à en être un jour propriétaire.

«Je n’ai jamais posé la question (de la propriété) mais au moins, je suis autorisée à travailler la terre», dit-elle. «Et les hommes dans notre village sont contents car nous ramenons de l’argent à la maison pour acheter de la nourriture et envoyer nos enfants à l’école ».

 

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