Les inondations de Dakar montrent combien le lien social peut à la fois aider et contrarier la gestion des catastrophes

  • Par Kathryn M. Werntz, TRF
  • 02/09/2015

Quatre jours après la tempête, les niveaux des eaux sont toujours visibles sur les murs de N'Gor, Dakar, Sénégal/ Jürgen Fauth

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Les vues exposées dans ce blog sont personnelles et ne reflètent en aucune façon celles de la Fondation Thomson Reuters ou celles du programme BRACED.

Les pluies torrentielles du week-end dernier au Sénégal furent assourdissantes et inégalées. Plus de pluie s’est abattue en deux heures que pendant 45 jours en moyenne, d’après une station de radio locale. Le premier bruit que j’ai entendu après que les rafales de pluie se soient calmées, c’est celui des voisins qui vidaient l’eau de leurs maisons dans des seaux dans mon village urbain de N’gor, dans la capitale sénégalaise, Dakar. 

L’eau arrivait à hauteur de genou dans les maisons, l’eau de pluie s’étant engouffrée de sentiers sablonneux saturés et des toits, pas vraiment conçus pour évacuer l’eau.

« Les gens vident des seaux d’eau mais où va-t-elle ?», se demande Mamadou Ndiaye, le représentant du village de Pikine, une banlieue de Dakar sujette aux inondations. « Elle finit juste dans la maison de quelqu’un d’autre, ou bien dans l’école ou encore dans la pharmacie ou dans un enclos animal.»

Ndiaye a raison, mais de quel autre recours disposent les habitants quand il n’y a pas de pompe à eau disponible et qu’aucune organisation gouvernementale ou non-gouvernementale ne vous vient vous secourir ? 

Les habitants de Pikine, et ceux de mon village N’gor, vont volontiers chez les autres pour venir en aide aux plus durement touchés. Cela démontre le très fort esprit de solidarité dans la culture sénégalaise -- il constitue un filet de sécurité qui tout à la fois aide et fait du mal à ceux qui essaient de surmonter les catastrophes climatiques.

« Les gens savent quelle maison est sévèrement inondée et où aller aider avec des seaux grâce au griot, explique Mariama Diallo, un habitant de Pikine. En Afrique de l’ouest, les griots sont des membres de la société chargés de recueillir l’histoire familiale, de raconter des histoires et d’annoncer les nouvelles importantes. Ils le font souvent à travers des chansons et des poèmes.

SOLUTIONS TECHNIQUES ET SOCIALES

Les griots de Pikine ont certes aidé les habitants à surmonter les récentes inondations mais certains ont été complètement épargnés grâce à un nouveau projet de gestion des inondations sur lequel travaillent à la fois Ndiaye et Diallo.

Pour préparer la saison des pluies de cette année, le projet Vivre avec l'eau | Live with water a installé un système pilote d’évacuation à Pikine qui empêche la pluie d’inonder les bâtiments, les routes et le marché. Le ruissellement est détourné et capté dans des bassins en contre-bas qui approvisionnent le village en eau. 

Si les averses récentes ont mis en évidence le succès technique du projet, il ne fonctionnerait pas sans, également, l’appui de certaines institutions locales.

Le projet Vivre avec l'eau | Live with water a mis en place des comités qui enseignent la bonne utilisation du système d’évacuation des eaux, et comment développer et déclencher des plans d’urgence en cas d’échec de celui-ci. Des jardins créés autour des bassins nécessitent également une gestion partagée et procurent un revenu pour les habitants. 

UNE GESTION DES INONDATIONS PROPRE

D’un toit de Pikine, après des pluies record, difficile de voir de quelconques dégâts tant tout semblait calme; trois bassins d’eau naturelle brillaient sous le soleil. Il y avait bien de l’eau en surface sur des routes endommagées par les pluies mais, avec des habitants habitués depuis longtemps aux inondations, nombreux étaient ceux qui avaient élevé des murs devant leur maison. J’ai remarqué combien tout était calme à Pikine par rapport à N’gor, où l’on pouvait entendre les bruits du martèlement lié l’installation de nouveaux toits d’étain, des pelletées de sable déplacé pour créer des talus et des murets autour des portes d’entrée, et un choeur bruyant de grenouilles, qui se sont grandement multipliés tout comme les moustiques du fait des eaux stagnantes. 

J’imagine des scènes similaires à Pikine en 2006, lors de la première sérieuse crue touchant le village. Pour nous à N’gor, cependant, les inondations de cette année sont les pires avec pour origine des chutes de pluie, et les habitants n’y sont pas encore habitués.  

Moi-même, j’ai été touché et même si j’avais été prévenu, je n’aurais pas pu mieux m’y préparer sans m’apercevoir que le toit, les fenêtres et les murs de ma maison sont de trop mauvaise qualité pour protéger  de telles pluies. 

« Cela n’a pas de sens si vous n’avez pas les moyens de vous préparer contre la pluie même si on est prévenus», explique Diallo. « Il y avait tellement d’eau que nous avons retrouvé les sacs de sable que nous avions préparés en prévision en train de flotter sur l’eau. »

Même si tous les habitants de Pikine ne s’en sont pas tous bien tirés, il est probable que leur précédente expérience leur permette de s’en sortir mieux que N’gor.

Au lendemain des pluies, j’ai eu la chance de pouvoir sortir de chez moi et d’aller acheter des provisions et d’aller à Pikine. Et une fois sur place, j’ai eu la chance d’être suffisamment agile pour me déplacer en grimpant et en marchant sur des murs comme c’était parfois nécessaire dans certaines ruelles.

Pour des gens plus âgés ou des enfants, une telle situation peut être dangereuse. A Pikine, plusieurs femmes m’ont dit qu’elles allaient devoir rester à l’intérieur pour quelques jours, le temps que les eaux redescendent, afin de d’éviter que les enfants ne s’aventurent dehors et ne se noient. 

Et pour les habitants ici, il apparaît que le fait de s’aider les uns les autres va bien au-delà des frontières du village. Après l’inondation de ma maison à N’gor, j’ai reçu un SMS de l’un des bénéficiaires du projet Vivre avec l'eau | Live with water : « J’ai entendu que vous aviez été inondé, disait le message, venez vivre chez nous.» 

Je me suis dit que cela signifiait que le système anti-inondations avait aidé durant la tempête -- même si je connais le grand sens de l’hospitalité des Sénégalais, je suis sûr que même s’ils avaient été inondés et vivaient sur leur toit, ils m’auraient quand même invité.  

INTERVENTION DU GOUVERNEMENT

Même si elle est impressionnante, j’ai bien peur que l’incroyable force du filet de sécurité informel de la société sénégalaise ne soit dommageable à long terme en matière de gestion des catastrophes. 

Justement parce que les citoyens s’entraident pour préparer et surmonter les inondations, cela pourrait dispenser le gouvernement de ce que beaucoup considèrent comme de sa responsabilité, à savoir : mettre en oeuvre des services de base qui permettraient aux collectivités de se préparer aux catastrophes naturelles et de les surmonter. 

Pourquoi le public n’en demande-t-il pas plus au gouvernement ? Sans doute parce que les gens sont trop occupés à s’entraider pour aller manifester dans les rues, ou peut-être simplement ont-ils pris l’habitude que le gouvernement n’intervienne pas. 

Bien sûr, j’entends beaucoup d’habitants de Pikine et de N’gor se plaindre du manque de soutien des autorités officielles -- il n’y a pas d’infrastructure pour prévenir les inondations, pas de système de pompage introduit après coup, pas de système d’alerte satisfaisant, pas d’aide pour récupérer ou reconstruire. 

Mais les habitants discutent souvent de cela des jours plus tard, dans des maisons à peu près sèches avec le garde-manger bien garni, ou du moins, en s’appuyant sur l’aide de leurs voisins en ayant surmonté le pire ensemble. Ils laissent tomber le sujet, jusqu’à... la prochaine inondation.  

Toutefois, je me demande ce qui arriverait si ce murmure de mécontentement devait grandir et devenir aussi bruyant que le choeur braillard de grenouilles devant ma fenêtre, après l’inondation ?  

 

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