Les prévisions météo aident à calmer les esprits dans un Mali en proie au réchauffement

  • Par Sebastien Malo
  • 21/12/2018

L’agriculteur malien Ibrahim Toumagnon pose devant Terekungo, son village natal, au Mali, le 12 October 2018. THOMSON REUTERS FOUNDATION/Sebastien Malo

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PARANA, Mali - L’agriculteur malien Baba Coulibaly sait comment les conflits au sujet de la nourriture et du fourrage peuvent s’envenimer dans les périodes d’aggravation de la sécheresse. 

L’année dernière, se souvient-il, un homme de son village a sorti une arme et tué un éleveur nomade car lui et ses vaches avaient pénétré dans le champ de cet homme.

C’était une année de sécheresse sévère dans le village de Parana, dans le centre du Mali, dit-il, et les agriculteurs vivriers comme Coulibaly ont vu leurs récoltes s’abîmer, les forçant à puiser dans leurs économies pour éviter d’avoir faim.

« C’est certain, si les récoltes ne sont pas bonnes, le climat, de plus en plus imprévisible et les éleveurs viennent sur nos champs abimant le peu que nous avons, cela fait finir dans la violence », dit Coulibaly.

Le changement climatique entraîne des conditions bien plus sèches dans le Sahel africain, une bande en dessous du Sahara qui a connu une augmentation de 50% de mois record secs dans les dernières décennies, selon un rapport de l’Institut de recherche de Potsdam sur les Effets du Changement climatique.

Dans le Mali aride, de tensions séculaires qui opposent les agriculteurs aux éleveurs traversant leurs terres en quête de fourrage risquent de s’envenimer à cause du réchauffement qui entraîne la sécheresse et des récoltes de plus en plus mauvaises.

Trouver des façons de réduire ces tensions peut être une question de vie ou de mort.

Depuis 2002, remarquent Coulibaly et d’autres, les saisons se passent mal.

La pluie est arrivée un mois plus tard que d’habitude, retardant la plantation des semences dans le village, dont la centaine d’habitants vit dans des maisons de boue sculptée cuites par un soleil abondant.

« Ça a été un choc », dit l’homme âgé de 32 ans. Avant, les grenouilles qui croassent ou l’arrivée de cigognes signalaient le début de la saison des pluies, dit Coulibaly.

Mais « désormais, ça ne marche plus », dit-il, les oiseaux arrivent même s’il n’y a pas de pluie.

Pour augmenter leurs revenus en baisse, les agriculteurs ont du prendre des contrats courts comme agents de sécurité, hommes à tout faire ou aides à domicile dans les villes du Mali, poursuit Coulibaly.

Mais avec les groupes criminels qui écument la région, et les islamistes qui avancent dans des régions naguère paisibles, beaucoup préfèreraient rester à la maison et garder un oeil sur leurs terres et leurs familles.

‘LES CHOSES PEUVENT DEGENERER’

Il y a peu, un matin, dans le village voisin de Terekungo, les femmes portaient sur la tête des bassines métalliques qui brillaient au soleil et se dirigeaient par petits groupes vers les champs pour récolter des haricots.

Mais cette scène paisible cache une toile de fond plus compliquée.

Ibrahim Toumagnon, 55 ans, la barbe poivre et sel, explique que les conflits avec les éleveurs sont un problème courant dans la région.

Plus tôt dans la semaine, Toumagnon, qui cultive environ 10 hectares de mil, de riz et de haricots, a surpris un éleveur assoupi sous un arbre sur ses terres.

Tout près, les bêtes de ce dernier étaient occupées à manger les plants sains de mil, raconte-t-il.

« Quand je l’ai vu, j’ai eu envie de le frapper sur la tête! », dit le cultivateur, riant bruyamment en levant sa houe en l’air comme pour imiter le coup. A la place, il a secoué le jeune berger pour le réveiller et lui a indiqué la sortie de son terrain.

Mais quelques années auparavant, se souvient-il, un agriculteur dans une situation similaire a frappé à mort un éleveur.

Tandis que les cultures deviennent plus incertaines, la pression pour nourrir plusieurs épouses et des ribambelles d’enfants demeure, elle, constante, « il est clair que les choses peuvent dégénérer », dit-il.

« Les gens n’étaient pas contents car il n’y avait rien à récolter, cela les a rendu impulsifs », dit-il.

SIGNAUX DE DANGER

Pour Serigne Bamba Gaye, qui enseigne au  Centre des Hautes études de Défense et de Sécurité (CHEDS) à Dakar, des variations climatiques plus marquées, exacerbant les tensions, sont devenues un problème « central » à travers le Sahel, une région semi-aride qui traverse une partie du Mali.

Les petits exploitants perdant leur sang-froid, avec des conséquences fatales. Parana et Terekungo sont des exemples « qui peuvent être multipliés à l’infini », explique-t-il lors d’une interview téléphonique.

Une série d’initiatives pour réduire de telles tensions sont en cours, une d’elle financée par le gouvernement britannique pour définir des couloirs pour les éleveurs pastoraux pour assurer les déplacements sans danger de leur bétail à travers les frontières.

Une autre façon de relâcher la pression est d’aider les agriculteurs à cultiver plus dans les périodes difficiles.

Depuis les années 90, les projets humanitaires visant à aider les agriculteurs en les équipant de données dernier cri sur le climat et la météo se sont développés dans la région, dit Amanda King, une chercheuse auprès du Woodrow Wilson International Center for Scholars, un groupe de réflexion basé à Washington.

« Cette intervention précoce compte parmi les meilleures dispositions d’assistance humanitaire dans le but d’éviter de dépasser ces caps qui conduisent à des conflits », dit King, qui travaille pour le programme Changement environnemental et Sécurité du groupe.

« Vous devez observer les signes précurseurs afin de prévenir ces risques ».

Sandji - une initiative qui a démarré en avril - offre aux agriculteurs, dans deux villages, un texto avec une prévision journalière pour la somme de 25 francs CFA ($0.05) par jour - le coût de deux tomates.

Les prévisions météorologiques ne sont pas nouvelles ici; des radios dans le pays relayent les prévisions de l’agence météorologique du Mali.

Mais ces prévisions couvrent des dizaines voire des centaines de kilomètres carrés, très loin de la précision chirurgicale de Sandji, que le gouvernement britannique finance à travers le programme pour la Construction et l’Adaptation aux Extrêmes climatiques et aux Catastrophes (BRACED), dit Bouba Traore, un scientifique qui travaille sur le projet.

Les agriculteurs qui utilisent Sandji reçoivent des prévisions adaptées à un périmètre de 3 km2 de leur géolocalisation au moment où ils se sont inscrits pour bénéficier di service, dit-il.

Un réseau de pauvre qualité s’est avéré un problème dans trois des 30 villages concernés par le projet, dit Bouba.

Mais les agriculteurs trouvent des façons de gérer : certains grimpent dans leur maison pour avoir du signal; d’autres se déplacent dans la zone pour trouver une connexion. Trouver du signal n’a pas été un problème pour Sonou Toumagnon, le jeune frère d’Ibrahim.

« Aujourd’hui, pluie probable dans l’après-midi. Demain, pluie probable », pouvait-on lire sur un texto sur le téléphone Tecno de l’homme de 36 ans. Les frères ont partagé l’information, dit-il. 

Il a déjà eu un gros avantage, dit-il. 

Des semaines auparavant, Ibrahim et deux de ses frères ont étendu leurs haricots fraîchement récoltés sur le toit en tôle ondulée de la maison qu’ils partagent pour les sécher au soleil.

Sandji, toutefois, a prévu de la pluie ce jour-là, augmentant le risque que la récolte ne soit abîmée.

« La météo n’était pas du tout menaçante », se souvient Ibrahim. Mais quelques heures plus tard, quand la pluie est tombée des cieux, les haricots sont restés secs, à l’abri dans un bidon métallique en prévision des ondées.

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