Avec un peu de ‘voyage dans le temps', les Maliens préparent les exploitations agricoles du futur

  • Par Zoe Tabary
  • 05/06/2017

Nouhoun Tigana surveille un poulailler à Kolondialan, au centre du Mali, 17 mai 17 2017. Fondation Thomson Reuters /Alex Potter

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KOLONDIALAN, Mali - Nouhoun Tigana, un agriculteur du centre rural du Mali, ne sait pas quel temps il fera demain mais une chaleur torride est encore probable.

 

«La chaleur est si intense que nous ne pouvons pas travailler entre midi et trois heures de l’après-midi », dit-il, chassant un maigre pigeon du poulailler qu’il surveille.

Pourtant, et c’est étonnant,Tigana a désormais une idée des éventuelles conditions d’ici trente ans dans son village, situé à la lisière sud de la région africaine de Sahel. 

Cela s’explique par le fait que l’année dernière, avec trente autres agriculteurs, il est monté dans une Jeep pour une sorte de « voyage dans le temps » : une visite vers la région de Mopti, au nord-est, qui affiche aujourd’hui le même genre de conditions que Kolondialan connaitra aussi dans les décennies à venir, , selon les experts, du fait du changement climatique. 

«L’idée est de faire en sorte que les communautés apprennent les unes des autres en visitant un environnement similaire au leur – à savoir l’agriculture-- mais pas identique en terme de conditions climatiques », dit Bouba Traoré, un scientifique auprès l’Institut international de Recherche sur les Récoltes pour les Tropiques semi-arides, une des organisations qui pilote le projet « exploitations du future » au Mali.

«C’est comme s’ils visitaient le « village du futur », si les températures devaient continuer de grimper et les pluies diminuer », a-t-il ajouté. 

L’initiative s’inscrit dans le cadre du Programme pour la Construction de la Résilience aux Extrêmes climatiques et aux Catastrophes (BRACED), soutenu par le Ministère britannique pour le Développement International.

Kolondialan, comme beaucoup de villages du centre du Mali, est aux prises avec des périodes récurrentes de sécheresse. Elles détruisent les récoltes et rendent de plus en plus difficile le travail, dans des températures qui avoisinent souvent les 45 à 50 degrés Celcius. 

«Mais on ne peut pas rester assis à ne rien faire. Nous devons nous en sortir », dit Tigana.

Les agriculteurs travaillent à l’adaptation aux conditions changeantes, comme le fait d’essayer de nouvelles récoltes ou bien trouver d’autres sources de revenus que l’agriculture afin de construire leur résilience aux mauvaises récoltes qui ne font que s’aggraver.  

Mais rendre ces efforts efficaces à long terme nécessite une adaptation aux conditions actuelles déjà difficiles mais aussi à celles, pires encore, qui s’annoncent, selon les experts.

Depuis l’année passée, avec l’aide d’experts climatiques et d’un outil de prévisions en ligne, Tigana et d’autres agriculteurs ont identifié des villages plus au nord, tels que Bankass et Koro, qui font face aux conditions que Kolondialan pourrait connaître dans une trentaine d’années : des températures plus élevées et moins de pluies.

Les hommes et les femmes de Kolondialan et d’un village d’à côté sont allés à leur rencontre afin de comprendre comment les habitants s’adaptent à la météo du moment. 

Suite à la visite, chaque village du projet a reçu une bourse d’un million de francs CFA -- environ 1 500 euros-- à dépenser sur n’importe quel type d’effort d’adaptation choisi par les groupes communautaires. 

«Nous espérons qu’en voyant l’adaptation des autres fermiers à un climat plus chaud, notamment des techniques agricoles plus judicieuses et de nouvelles façons de partager les informations météo, les visiteurs les mettront en application chez eux », dit Traoré.

PREDIRE L’AVENIR

L’outil météo en ligne, appelé Climate Analogues et développé par le Climate Change Agriculture and Food Security research programme (CCFAFS), permet à ses utilisateurs de situer les zones où le climat actuel est similaire au futur climat prévu dans la leur, en se basant sur les données de précipitations et de températures. 

«Bien qu’il ne soit qu’à quelques kilomètres d’écart, un village comme Kolondialan dans la région de Koulikoro reçoit en moyenne un tiers de précipitations de moins que Bankass dans la région de Mopti», dit Traoré. «Cela a une influence sur ce que vous pouvez planter et quand ». 

Maarten van Aalst, directeur du Centre Climat Croix Rouge/Croissant Rouge, explique qu’il est essentiel d’améliorer l’accès, généralement limité, des communautés du Sahel aux informations météo. Mais il est encore plus important, dit-il, de replacer tout cela dans le contexte de leur vie afin qu’ils « puissent comprendre ce qui se profile ». 

«Etre confronté à la possibilité que les futures conditions climatiques soient encore plus rudes que celles actuelles est une bonne façon de pousser les communautés à investir dans la résilience », ajoute-t-il. 

INVESTIR DANS LA VOLAILLE ET DES FOURS

La communauté de Tigana a opté pour une façon particulière de combattre les températures en hausse et les pertes de récoltes : les poulets. 

Il se tient face à un groupe d’hommes et de femmes rassemblés sur un tapis bleu.

«A la fin du mois, votre foyer obtiendra un prêt de 50 000 francs CFA (un peu plus de 75 dollars) pour le prochain semestre, dit-il à la foule, qui accueille l’information avec un murmure d’approbation.

«Nous vous conseillons d’utiliser cet argent pour acheter des poulets, que nous vous aiderons à élever. Vous pourrez ensuite les vendre avec un profit au marché », dit-il. 

La réunion publique, présidée par Tigana, vise à partager avec le reste du village les mesures décidées par la communauté villageoise suite à leur visite du « village du futur » dans la région de Mopti.

Parmi ces mesures, on compte le fait d’acheter et d’engraisser des animaux comme des poulets ou des chèvres avant de les revendre à un prix plus élevé, ainsi que de protéger les récoltes de maïs plus efficacement en les accrochant dans les arbres, hors d’atteinte de la vermine, du bétail et des inondations. 

Les activités peuvent varier d’un village à l’autre, dit Traoré, en fonction des compétences des agriculteurs ou des ressources disponibles. 

Par exemple, dans le village de Sibougou – également dans le centre du Mali – la communauté a choisi de construire des fours à partir de boue et de paille, qui brûlent moins de bois, ainsi que des paniers bien isolés, qui conservent la chaleur pour cuire la nourriture, même en l’absence de soleil. 

Mariam Touré, un agriculteur qui a les fours améliorés et les paniers depuis le début de l’année, dit que le dispositif lui a permis de démarrer sa propre affaire de boulangerie tout en réduisant sa consommation de bois d’environ 25%. 

«Dieu est en colère contre nous parce que nous utilisons trop de bois alors il nous a envoyé cette sécheresse », dit-elle, en enveloppant des miches de pain dans du papier jauni. «Heureusement, nous changeons d’avis en utilisant moins de bois ». 

DES DEFIS SECURITAIRES

John Riley, directeur de projet auprès de International Relief and Development (IRD), un organisme caritatif que qui gère le projet BRACED au Mali, dit que l’approche des « exploitations du futur» a pour objectif de «d’aider les communautés à devenir plus indépendantes à long terme, plutôt que de compter sur de l’aide extérieure ».

Mais une montée récente des attaques jihadistes dans le nord du Mali -- et en hausse dans le centre du pays-- ont entravé les progrès. Une interdiction de la circulation en cyclomoteur, afin de réduire les attaques, empêchent les agriculteurs et les agents sur le terrain de se rendre dans les villages visités et appuyés habituellement, dit Riley. 

«Ils [les bandits] ne s’opposent pas nécessairement à notre travail auprès des agriculteurs mais ils croient souvent que nous complotons avec le gouvernement pour nous débarrasser d’eux », dit-il. 

«Le résultat, c’est que nous avons du arrêter ou déplacer des activités dans environ un quart des villages dans lesquels nous opérons »,dit-il. «C’est compliqué car si nous partons, les communautés, elles, restent sur place, aux prises avec les mêmes défis».  

Pour l’heure, dit Traoré, si la sécurité et le budget le permettent, le projet espère répliquer l’expérience des « exploitations du futur » dans d’autres régions du Mali, et dans les pays limitrophes. 

Alex Potter a effectué son reportage au Mali avec le soutien du International Reporting Project.

 

 

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