Réflexions sur les normes culturelles des dépenses des ménages au Tchad

  • Par Ilaria Michelis, Concern Worldwide
  • 18/09/2015

Hommes et femmes membres du Comité Communautaire d'Action discutent les résultats du vote sur l’impact et la fréquence des risques afin de donner la priorité aux plus importants à Tcharow, Goz Beïda, Région du Sila, Tchad. CONCERN WORLDWIDE/Dom Hunt/Octobre 2014

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Les femmes dans la région du Sila au Tchad travaillent inlassablement à la fois pendant les saisons sèches et celle des pluies. Elles cultivent la terre, vendent des légumes au marché, vont chercher de l’eau, ramassent du bois, cuisinent, nettoient et s’occupent des enfants. Bien que leur contribution à la subsistance de leur famille soit essentielle, les femmes n’ont souvent pas le choix du lieu de leur travail ou de leur activité. Elles n’ont que très peu leur mot à dire sur la façon de dépenser le fruit de leur travail. 

Lorsque les femmes ont si peu ou même aucun pouvoir de décision au niveau du ménage, quel impact cela a t-il dans la préparation pour l’adaptation au changement climatique ? 

Une recherche menée en 2013 par Concern Worldwide et le Centre International Feinstein de l’Université Tufts (un membre du

 Consortium BRACED) nous aide à répondre à la question. La recherche a mis en évidence que dans la région du Sila, les indicateurs du foyer en terme de santé, de nutrition et d’éducation sont meilleurs quand les femmes sont associées dans le processus de décision avec leurs époux par comparaison aux ménages où l’homme prend toutes les décisions importantes en rapport avec la production de nourriture et sa consommation. 

Ce n’est là qu’une des nombreuses recherches, qui explique pourquoi, au sein de notre projet BRACED, nous espérons au final non seulement informer les hommes et les femmes sur les changements de comportement nécessaires pour mieux faire face au changement climatique mais aussi aider les femmes à prendre part aux décisions sur les pratiques à adopter. 

Femmes, prise de décision et résilience au changement climatique

Au Tchad, les femmes jouent un rôle clé dans l’ensemble des domaines où nous espérons changer dans le bon sens les comportements : la production agricole, la diversification des options de subsistance, la santé, la nutrition et l’hygiène. Nous prévoyons d’influencer les comportements individuels, des ménages et de la communauté dans ces domaines et de tirer les leçons de l’expérience propre de ces hommes et ces femmes dans leur gestion des variations du climat afin que les gens puissent mieux se préparer à anticiper, absorber et s’adapter aux chocs climatiques. Si nous parvenons à agir sur ces comportements sur une échelle significative et à assurer la contribution des femmes dans les décisions, nous pouvons ainsi espérer influencer la construction de la résilience face au changement climatique. 

En tant que Conseiller Egalité BRACED pour le consortium dirigé par Concern Worldwide au Tchad et au Soudan, je me suis récemment rendue dans les régions-cibles dans l’est du Tchad, où Concern opère depuis 2012. L’un des principaux buts de ma visite était de mieux comprendre dans quelle mesure les femmes participent dans les décisions importantes prises dans le foyer, y compris la manière de dépenser leur revenu limité sur des besoins essentiels comme l’alimentation, les dépenses de santé et les intrants agricoles. Nous visons à utiliser les informations collectées comme base pour développer une stratégie complète par programme pour chaque pays pour nous attaquer aux inégalités qui freinent la contribution des femmes à la résilience et à l’adaptation au changement climatique. 

En quoi la participation des femmes est-elle différente au niveau communautaire et au niveau du foyer?

Lors d’un groupe de discussion dans les villages ruraux du Sila, des hommes et des femmes nous ont dit qu’au cours des dernières années, beaucoup de changements étaient intervenus. Les femmes ont commencé à participer dans les réunions de la communauté et, en particulier, dans les comités établis par des ONG comme Concern Worldwide qui requièrent un quota minimum de participantes. 

Grâce à leur participation dans ces groupes communautaires, des femmes ont acquis de nouvelles expertises et ont assumé de nouvelles responsabilités, comme du bénévolat dans le domaine de la santé. La visibilité des femmes au niveau de la communauté a augmenté et leurs voix sont plus souvent entendues quand celle-ci est consultée. 

« Les hommes écoutent les femmes ces derniers temps. Si un homme veut quitter le village pour aller chercher de l’or, nous allons lui expliquer les avantages de cultiver des légumes et de rester avec sa famille. Parfois, ils écoutent et décident de rester », rapporte une femmes âgée du village de Ngorloli.

Toutefois, la participation accrue dans les discussions de la communauté n’aboutissent pas forcément au fait que les femmes prennent les décisions à la maison. Un sondage de suivi de l’Université de Tufts et de Concern, mené fin 2014 dans la même région du Tchad, a montré que même si la participation des femmes dans les groupes communautaires a augmenté, leur mot à dire dans les décisions qui concernent le recours aux soins de santé pour elles-mêmes ou leurs enfants n’a pas beaucoup augmenté sur les deux dernières années. 

Les participantes des groupes de discussions disent qu’elles peuvent normalement décider quelle nourriture acheter au marché sans la permission de leur mari, mais qu’ « il ne serait pas bon pour les femmes de prendre d’autres décisions sans sa permission ». Acheter du savon, des pots et des casseroles, des semences, des denrées plus chères comme du sucre et de l’huile, des médicaments et d’autres articles pour enfants sont autant de décisions qui nécessitent l’autorisation d’un homme, normalement du mari ou, en son absence, celle d’un autre homme de la famille.

Les femmes ne se risquent pas à demander de l’argent pour leur propre santé ou bien-être, par example pour acheter un nouveau foulard, car elles craignent les représailles, la violence ou l’abandon. Une femme explique: « je ne demanderai jamais la permission pour acheter des vêtements, ça ne m’apporterait que des ennuis. Il partirait et se trouverait une autre femme ».  

Les défis à venir

A travers à la fois des recherches et de nos discussions avec des hommes et des femmes dans les communautés rurales du Sila, au Tchad, il apparait clair que même si la présence des ONG dans la dernière décennie a fait beaucoup pour la normalisation de la participation des femmes dans les affaires de la communauté et pour promouvoir leur visibilité comme vecteurs de changement, des normes et des attitudes restent profondément ancrées et empêchent encore d’avoir une participation significative des femmes dans la prise décision. 

« Nous avons pris le système de nos parents. Les hommes sont responsables des femmes et doivent assurer que la famille a tout ce qu’il  lui faut », nous a dit un groupe d’hommes dans la grande place de marché de Tcharow.

Le projet BRACED au Soudan et au Tchad a placé les femmes au centre de sa théorie du changement. Les équipes sur place sont les premières à dire que l’on ne peut pas réussir à augmenter avec succès la résilience des individus et des communautés si le rôle joué par les femmes n’évolue pas. 

La stratégie d’égalité pour ce projet BRACED va au-delà de la sensibilisation, vers des activités qui engagent véritablement les hommes à penser à l’impact que les normes de genre et des concepts comme la masculinité ont sur leurs vies et le bien-être de leurs familles et de leurs communautés. Nous devons être réalistes par rapport aux changements que nous, acteurs dans une société complexe, pouvons vraiment influencer mais en même temps, nous sommes optimistes sur le fait que notre stratégie vise des normes et des attitudes qui perpétuent des inégalités de genre et excluent les femmes du processus de décision. Dès lors, les femmes pourront contribuer de façon significative à la résilience à travers leur savoir, leur expertise et leur compréhension unique de la façon dont le changement climatique affecte leur substance et leur bien-être. 

Ilaria Michelis est Conseillère Egalité BRACED pour deux consortia BRACED menés par Concern Worldwide au Tchad, Soudan et Soudan de Sud.

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